Lots

Lot 184

Estimation : 30 000-40 000

Secrétaire en pente, attribué à André- Charles II Boulle (1685-1745) dit Boulle de Sève, Paris, après 1720

Catégorie : Mobilier Ancien

Secrétaire en pente, attribué à André- Charles II Boulle (1685-1745) dit Boulle de Sève, Paris, après 1720
En chêne, placage de palissandre et de satiné, bois de corail, bronze ciselé et doré. (restaurations).
H. 76 L. 62 P. 45 cm

Évoquant par sa composition un meuble en deux étages, ce secrétaire en pente ouvre par un abattant incliné, qui forme pupitre, laissant découvrir un tiroir en bois de corail, disposé sur toute sa largeur, et est également muni d’une tablette à écrire coulissante en sa partie inférieure. Il est posé sur un piétement légèrement débordant, dont les quatre pieds finement galbés sont réunis par des écoinçons en console à une ceinture à découpe trilobée, formant petits tabliers sur tous les côtés. Le secrétaire est entièrement plaqué de palissandre disposé en chevrons, ces derniers rassemblés pour composer un motif losangique sur l’abattant ceint en son pourtour par une bande de satiné. La parure de bronzes dorés comporte des chutes allongées sur le galbe des pieds, à volutes géminées terminées en rosaces plissées et laissant s’échapper une palmette soulignée par une branche fleurie, alors que les sabots, très élancés eux-aussi, sont composés de volutes affrontées autour  d’une gerbe de feuilles d’acanthe disposées en registres verticaux. En façade et à l’arrière, chacun des tabliers en ceinture est ponctué par une rosace, alors que deux poignées chantournées et appuyées sur des feuilles d’acanthe sont posées sur les cotés, également en bronze doré, ainsi que la petite entrée de serrure de l’abattant et les deux boutons de la tablette coulissante. D’un aspect très rare, ce secrétaire en pente, avec deux autres, recouverts en laque orientale et en vernis européen[1] (fig. a), font partie d’un groupe relativement restreint de meubles, qui ne sont pas sans rappeler en lignes générales des traits stylistiques propres aux œuvres d’André-Charles Boulle.

[1] Sotheby’s, New York, 22 mai 1997, n°169 et Christie’s, Paris, 13 décembre 2006, n°222, provenant des collections des princes de Mérode ; un autre secrétaire du même modèle, réalisé au XIXe siècle d’après ce modèle fut vendu à Paris, Mes Ader-Nordmann, 25 juin 2014, n°196

En effet, sur la 5ème planche du recueil des Nouveaux desseins de Meubles et ouvrages de Bronze et de Marqueterie…, dessiné par l’ébéniste et publié chez Mariette vers 1710, on retrouve déjà la préfiguration de ce type de pied galbé, alors que les sabots d’une Grande Table représentés sur cette même gravure sont identiques à ceux dont sont parés notre secrétaire et celui vendu par Christie’s Paris en 2006, présents sur des modèles habituellement attribués au maître. Rajoutons aussi que les rosaces de bronze en ceinture sont similaires à celles ornant les extrémités de la plinthe sur une armoire basse aux figures d’Aspasie et du philosophe, reproduite par Alexandre Pradère dans son ouvrage Les Ébénistes français de Louis XIV à la Révolution[2].

[2] Paris, Eds. du Chêne, 1989, fig. 32, p. 81.

On peut rattacher aux deux secrétaires en pente un bureau plat à trois tiroirs[3], sur lequel les entrées de serrure en pelta et les sabots allongés sont directement repris du répertoire de Boulle, alors que la composition des chutes à trois éléments indépendants dont une sorte de coquille plissée et les têtes de mascarons chinois sur les côtés évoquent le décor chinoisant d’une paire de commodes, autrefois dans la collection Lelong[4] (fig. b), lesquelles se rattachent par le motif très spécifique des palmettes en aille de chauve-souris à un petit cartonnier[5], ainsi qu’à plusieurs armoires, soit à portes vitrées, soit recouvertes de panneaux en laque de Chine ou de Coromandel[6] (fig. c).

[3] Sotheby’s, Monaco, 14 juin 1997, n°89.

[4] Vente, Paris, galerie Charpentier, Me Rheims, 8 juin 1959, n°271, voir C. Demetrescu, Le style Régence, Paris, Eds. de l’Amateur, 2003, p. 109, fig. 91.

[5] Vente, Paris, Artcurial, 9 juin 2105, n°33

Bien que d’esprit boullien, l’agencement et les bronzes des pièces qui composent ce groupe s’éloignent cependant des modèles du maître.

[6] Une armoire à portes vitrés, Sotheby’s, New York, 24 avril 1998, n°305, puis anc. coll. Roberto Polo, Sotheby’s, New York, 3 novembre 1989, n°98, passée ensuite chez Christie’s, New York, 2 novembre 2000, n°191 et Sotheby’s, New York, 20 octobre 2006, n°109 ; une autre armoire à portes recouvertes en laque de Coromandel et dont le piétement semble refait, anc. coll. Bensimon, vente à Paris, Mes Couturier-Nicolaÿ, 18-19 novembre 1981, n°144 ; enfin, une armoire à portes en laque de la Chine, surmonté par une pendule de Jean-Jacques Fieffé, Christie’s, Paris, 22 juin 2005, n°107.

Or, l’armoire à portes en laque de Chine vendue par Christie’s, en 2005, ressemble beaucoup à celle dessinée par Gabriel de Saint-Aubin en marge de la page 80, sur l’un des exemplaires du catalogue de la vente de Louis-Jean Gaignat (1697-1768), qui eut lieu le 14 février 1769 et les jours suivants (fig. d).

 

A ce moment, Pierre Rémy, l’expert de la vente Gaignat, indiquait au sujet de ces deux armoires figurant sous le numéro 180 que « ce sont des derniers ouvrages d’un fils du célèbre Boulle ». Si on considère qu’au moment du décès de Pierre-Benoît Boulle, le 20 mai 1741, ses biens étaient si peu importants que ses frères héritiers décidèrent lors des scellés apposés au Louvre[1] de ne pas faire d’inventaire, et que celui après le décès de l’autre frère, Charles-Joseph, du 5 juillet 1754[2] ne fait état que de très peu de marchandises, il semble qu’André-Charles II fût le seul de la fratrie qui parvint à maintenir un atelier actif après la mort d’André-Charles Boulle. L’inventaire après le décès d’André-Charles II Boulle[3], du 6 septembre 1745, révèle un atelier encore en activité, avec ses six établis hérités de son père et dans lequel, parmi d’autres meubles ou modèles et boîtes de pendules, se trouvaient également « une commode non finie de bois de violette à deux tiroirs, un petit bureau aussy non fini de bois de palissandre, une autre carcasse de commode de bois de chesne », mais aussi « trois carcasses de petites tables », plusieurs bureaux en divers stades d’avancement dont un « avec son cartonnier », également « plusieurs petites feuilles de différentes grandeurs de bois de violette, d’amarante et autres, un petit morceau de bois d’ébeyne […] quatre grosses buches de bois de couleur », etc., autant de pièces évoquant le groupe de meubles dont font partie les secrétaires en pente. L’inventaire atteste aussi qu’André-Charles II était en relations d’affaires avec le marchand mercier Carelu, qui lui devait depuis 1739 la somme de 633 livres. On peut rapprocher des meubles vendus par ce marchand, encore conservés, quelques commodes dont le modèle rappelle un dessin traditionnellement attribué à l’atelier de Boulle, repris aussi sur un croquis de Gillot, conservé dans les collections de Waddesdon Manor[4] (fig. e).

 

[1] Jules Guiffrey, « Scellés et Inventaires d’artistes ‘deuxième partie). CI. Pierre-Benoît Boulle, ébéniste du Roi 20 mai 1741 », N.A.A.F, 2e série, t. V, Paris 1884, p.3-5.

[2] Arch. nat., Min. cent., LXI, 463.

[3] Arch. nat., Min. cent., LXIX, 638.

[4] Inv. WM 03/1b- Acc. n°1271.

On remarque que sur ces projets, qui pourraient être attribués également à André-Charles II Boulle, se retrouve le même dessin très particulier des pieds, proche de la construction du bureau plat vendu par Sotheby’s en 1997 et évoquant aussi celle de notre pièce.

Homonyme d’André-Charles Boulle, ce fils avait pris lui-même le nom de Boulle de Sève, d’après l’adresse de la maison où il demeurait et exerçait sa profession. Le geste confirme non seulement la simple volonté de se différencier de son paternel, mais surtout la démarche d’un artisan désirant commercialiser en son nom sa propre production d’ébénisterie. Le faisceau de présomptions évoquées devient ainsi assez concluant pour permettre l’attribution de tout ce groupe de meubles à l’atelier d’André-Charles II Boulle, dit Boulle de Sève. Cet ensemble, restreint mais très cohérent dont notre secrétaire en pente constitue l’un des fleurons, témoigne du renouveau de la tradition de l’atelier de Boulle perpétré par l’un de ses fils jusques vers le milieu du XVIIIe siècle.

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