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Lot 73

Vendu : 12 000 €

EXCEPTIONNELLE BRODERIE Renaissance

Catégorie : Vêtement, tissus

EXCEPTIONNELLE BRODERIE Renaissance
Italie, premier tiers du XVIe siècle.
Panneau rectangulaire (150?x 91?cm), toile de lin, brodé sur les quatre côtés. 6 000/8 000
PROVENANCE : ancienne collection Arturo Lopez-Wilshaw (1900-1962).

TECHNIQUE : les fils de soie en organsin dans les nuances les plus vives sont partout mêlées à du filé or, du filé argent,
du filé riant et du sorbec ; la broderie est au passé empiétant, tous les contours sont sertis d’une soie de ton plus soutenu. Comme sur les serviettes rituelles ottomanes et sur les tapis de table en Punto Tirato, c’est une broderie sans envers d’une perfection d’exécution exceptionnelle au point de ne pouvoir estimer une face plus achevée que l’autre. Le pourtour est bordé d’une dentelle exécutée avec les mêmes soies et les mêmes fils métal que la broderie. Ce travail combinant les techniques de la broderie et de la dentelle à l’aiguille sur un support éphémère est dit Frisado de Valladolid.
ICONOGRAPHIE : les fleurs bleu clair à cinq pétales pointus qui se répètent régulièrement tout autour de cette pièce sont des nigelles de Damas, fleurs de jardin d’origine orientale, très en vogue en Occident depuis la fin du Moyen Âge.
Les deux larges bandes identiques sont disposées en sens opposé. Elles présentent, dans un encadrement du même courant de fleurs et de feuilles, un décor de rinceaux en frise, symétrique de part et d’autre d’une figure centrale, la Diane d’Ephèse, ceinte de la couronne murale et le buste garni d’une multitude de seins. Dans les rinceaux grouille une faune saisie avec un don d’observation surprenant et la précision d’une planche d’histoire naturelle : un criquet, une belette, un papillon, un lézard, un félin attiré par le raisin, se côtoient sans souci de leurs dimensions respectives.
SOURCE : ce décor est à rapprocher de celui peint sur les 14 pilastres des fameuses loges édifiées par Bramante au deuxième étage d’un palais du Vatican. Raphaël eut la commande de ce décor sous le pontificat de Léon X, mais l’ornementation des pilastres fut surtout menée par son élève Giovani da Udine qui le termina en 1519. Alors qu’au Vatican ces rinceaux sont disposés verticalement en « candélabre », sur notre broderie ils se disposent horizontalement « en frise ». L’aisance dans le dessin des acanthes est la même, tout comme le traitement quasi scientifique des animaux et jusqu’à la Diane d’Ephèse que l’on retrouve au sixième pilastre des Loges. Enfin, si le décor des Loges, ouvertes à l’air durant des siècles, est aujourd’hui altéré, nous savons que les stucs très vivement colorés étaient partout rehaussés d’or comme sur notre broderie.
DATATION : nous proposons pour cette broderie une datation assez tôt dans le Cinquecento car, comme le fait remarquer Nicole Dacos, l’historien de ces décors, »à l’aube du XVIIe siècle, les grotesques tombent en désuétude » et « en plein XVIIe siècle les grotesques continuent à susciter peu d’intérêt ».*
AUTRE PIÈCE DE COMPARAISON : les broderies italiennes analogues que nous avons retrouvées, si elles présentent la même typologie avec bordure et deux bandes brodées, sont plus modestes et plus tardives?; dans un catalogue de la maison londonienne Spink & Sons, rédigé par Francesca Gallaway en 1985 (n° 21 et 22), la broderie est également sans envers et une figure mythologique est au centre des deux bandes.
ÉTAT DE CONSERVATION : les coloris des soies ont conservé leur vivacité initiale et les fils métal ne présentent aucune oxydation. À signaler, des taches de vieillissement sur la toile de lin, le manque de quelques fleurs à la bordure en dentelle et d’autres un peu déformées ; un trou d’environ 1 cm sur 0,5 cm près de la tête de la Diane d’Ephèse sur une des bandes.
* Nicole Dacos, La découverte de la Domus Aurea et la formation des grotesques à la Renaissance, Londres, 1969 et « La vocation classique des Loges de Raphaël », in Giovani Volpato, Les Loges de Raphaël et la Galerie du Palais Farnèse, Musée des Beaux-arts de Tours, 2007, p.33-34.
Je remercie Martine Gauvard, expert CNES en dentelles, pour l’identification du Frisado de Valladolid et Pierre Bonnaure, jardinier en chef du jardin des Tuileries, pour l’identification de la nigelle de Damas.

Xavier Petitcol