Hubert Robert préempté par le Louvre

La cellule du baron de Bezenval par Hubert Robert, tableau atypique et historiquement passionnant a été préempté à 275 000 € (frais inclus) par le musée du Louvre à la vente du 16 novembre 2012.

Hubert Robert (Paris 1733 – id. 1808)
Vue de la cellule du baron de Besenval à la prison du Châtelet
Toile d’origine.
37.5 x 46 cm

Provenance : Joseph-Alexandre Pierre de Ségur (1756-1805). Né dans le foyer de Philippe Henri, marquis de
Ségur qui fut maréchal de France et secrétaire d’État à la Guerre sous Louis XVI. Frère cadet de Louis-Philippe de Ségur, Joseph-Alexandre était en réalité le fils du meilleur ami du maréchal, le baron de Besenval.

Hubert RobertCe tableau inédit n’est pas une des vues de prison peintes par Hubert Robert lors de son incarcération sous la Terreur. Il s’agit de la cellule occupée par le baron de Besenval dans la prison du Châtelet, bâtiment démoli en 1808 pour y construire l’actuel théâtre.
D’origine suisse et formé aux armes, Pierre-Victor de Besenval (1722-1791), est nommé inspecteur général
des Suisses et Grisons grâce à la protection du duc de Choiseul. Il abandonne cette charge lors de la disgrâce du duc en 1770. Homme de lettres et amateur d’art Besenval va régulièrement en visite à Chanteloup. En 1767, il achète l’hôtel Chanac de Pompadour, rue de Grenelle, où sa collection de tableaux compte plusieurs oeuvres d’Hubert Robert. En mars 1769, il est élu Associé libre de l’Académie royale de peinture et sculpture. En 1791, Henri-Pierre Danloux le représente dans son “salon de compagnie” entouré de tableaux nordiques, et de porcelaines chinoises (toile, 46, 5 x 37 cm, Londres, The National Gallery).
Lorsque surviennent les premières émeutes en 1789, il est à la tête de la garnison de Paris et des troupes réunies autour de la ville. S’il parvient à y maintenir l’ordre pendant quelques semaines, sentant la menace grandir, il insiste pour que soit renforcée sa garnison, ce qui lui est refusé. Incertain quant à l’issue d’un engagement de ses troupes, il décide de les retirer de Paris le 12 juillet 1789, ce qui permettra à la population de piller les dépôts d’armes aux Invalides et de marcher sur la Bastille.
Poursuivi par les émeutiers qui réclament sa tête et l’aurait eue sans l’intervention de Necker, il quitte Paris le 14 juillet mais, reconnu près de Provins, il est arrêté et emprisonné au château de Brie-Comte-Robert avant d’être transféré à Paris, ce qu’il raconte dans ses Mémoires1 :
“Le 29 novembre je fus transféré, pendant la nuit, au Châtelet, séjour abominable… On me donna la chambre de l’aumônier; et j’eus, dès le premier jour, la liberté d’entretenir mes conseils et de revoir mes amis… Depuis le jour où j’ai mis le pied dans cet horrible cachot, jusqu’au retour dans ma maison, j’ai reçu le témoignage continuel de leurs sentimens, […] ; ce qui n’était pas sans péril; car, de temps en temps, on demandait
ma tête à la porte […]. Le soir même, une troupe de hurleurs féroces, amassés sous mes fenêtres, criaient qu’on leur livrât ma personne, et ne se dissipa qu’à la nuit. Le 9 décembre, un petit billet me fut apporté par un geôlier. Il était ainsi conçu Ils viendront; mais j’y serai.» Cet attroupement recommença quatre fois, et quatre fois je reçus le même billet de la même main, sans qu’il m’ait été possible de découvrir d’où me venait
cet avis2… Cependant mon procès allait s’entamer par-devant le tribunal du Châtelet, constitué juge des crimes de lèse-nation; et ce crime […] m’était imputé … M. Deseze, avocat célèbre, fut chargé de ma défense… Ils produisirent cent cinquante témoins,[…] Enfin les débats commencèrent. Je parus, escorté de la noble clientelle de mes amis, qui se placèrent à mes côtés, et qui ne manquèrent pas une seule des séances…On entendit
les témoins. Tout ce qu’ils dirent d’insensé fit pitié. Projets de siège, de massacre, boulets rouges, etc. […] Le premier mars 1790, M. Desèze plaida ma cause avec beaucoup d’éloquence, et, le même jour, le tribunal me déchargea d’accusation. Je rentrai dans ma maison où mes amis étaient rassemblés; et […], je ressentis en ce moment une émotion qu’aucune autre circonstance de ma vie ne m’a fait éprouver.”
Dans ses Mémoires, le comte de Ségur, premier éditeur des Mémoires de Besenval en 1806, décrit ainsi la chambre du Châtelet3 : “[…]. Arrivé enfin à la prison, j’entrai par un guichet sous une porte basse ; je parcourus avec dégoût les sombres détours de ce repaire du vice, du crime, et, montant l’escalier de la tour, j’entrai dans une chambre assez propre, où je vis le baron de Besenval, non seulement calme et courageux, mais entretenant, avec sa gaieté ordinaire, mon père, le chevalier de Coigny, le comte de Pusigneux, mon frère,
et plusieurs femmes aussi aimables que jolies, qui venaient fréquemment, avec d’autres amis, adoucir sa captivité… On peut juger quel effet produisit sur moi ce contraste entre la rage qui s’exhalait au dehors et la sérénité qui régnait au dedans de la prison, malgré les cris de ces furieux, qui retentissaient jusqu’à nous.”
C’est ce lieu qu’immortalise Hubert Robert, sans doute à l’occasion d’une visite au Châtelet. Il ne représente pas le prisonnier qui n’est évoqué que par le nom porté sur son portefeuille : le baron de Besenval. L’effet produit par la composition est saisissant et le peintre confirme ici son excellence dans la maîtrise de la lumière. L’espace est presque totalement consacrée à une fenêtre, qui, bien qu’ouvrant sur un mur et en dépit de ses solidesbarreaux, permet à l’esprit de s’évader vers l’extérieur où l’on aperçoit la coupole de l’Institut. Dans un décor très linéaire, juxtaposant les rectangles, quelques formes rondes : l’assiette et la serviette, une boîte peut-être ornée du portrait d’un être cher, et le chien en boule mènent vers cet espace de liberté. Les couleurs chaudes et le chien qui veille enlèvent tout côté dramatique à la composition.
1. Berville et Barrière, Mémoires du baron de Besenval, avec une notice sur sa vie, des notes et des éclaircissements historiques (Paris, 1828), t. II p. 380-387.
2. Il s’agissait de Dumouriez.
3. Ségur, Louis-Philippe de Mémoires, souvenirs ou anecdotes, 3e éd. (Paris, 1827), p. 508.